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La démission d’Ariel Henry peut-elle contenir le chaos en Haïti ?

La démission d’Ariel Henry peut-elle contenir le chaos en Haïti ?

Cédant aux exigences des gangs, d’une partie de la population et de la communauté internationale, le Premier ministre haïtien Ariel Henry a démissionné lundi. Cependant, le vide institutionnel qui règne depuis des mois en Haïti ne permet pas d’envisager un retour au calme à court terme sur l’île. Face à une vague de violence sans précédent. Quelles perspectives politiques offre son départ ?

Après la démission d’Ariel Henry, Premier ministre d’Haïti, la possibilité d’un apaisement reste très hypothétique sur l’île, en proie à une anarchie grandissante. Cédant à la pression des partenaires régionaux du pays, il a annoncé qu’il continuerait à gérer « l’actualité jusqu’à la nomination d’un premier ministre et d’un gouvernement ».

Son départ, réclamé par les gangs et une partie de la population, a été annoncé lundi lors d’une réunion d’urgence en Jamaïque, en présence de membres de la Caricom (Communauté caribéenne) et de représentants de l’ONU.

C’est depuis le territoire américain de Porto Rico qu’Ariel Henry a jeté l’éponge. Fin février, il s’est rendu au Kenya pour demander l’aide de l’ONU pour établir une mission de sécurité internationale. Il est depuis bloqué à Porto Rico après avoir été empêché de retourner dans la capitale haïtienne. Un responsable américain a déclaré lundi qu’il pouvait rester sur le territoire portoricain s’il le souhaitait.

Le Premier ministre par intérim d'Haïti, Ariel Henry.
Le Premier ministre par intérim d’Haïti, Ariel Henry. © Andrew Kasuku, AP

Sa démission intervient dans un contexte de tensions croissantes en Haïti, où des bandes armées mènent une véritable insurrection contre toutes les institutions, ou ce qu’il en reste. Depuis plus d’une semaine, Port-au-Prince est le théâtre d’affrontements incessants entre policiers et bandes armées. Les gangs ont attaqué des sites stratégiques tels que le palais présidentiel, les commissariats de police et les prisons. Dernier signe de la crise sécuritaire : l’évacuation, lundi, de tout le personnel de l’Union européenne présent en Haïti. Et celui des Etats-Unis, évacués par hélicoptère

Conditions non remplies pour les élections

A l’issue de la réunion, le président guyanais, Mohamed Irfaan Ali, également président de la Caricom, s’est dit « heureux » d’annoncer « un accord de gouvernance transitoire » qui débouchera sur « un plan d’action sécuritaire à court terme ». un gouvernement libre et équitable » et « des élections libres et égales ».

Même lorsque des élections libres et équitables ont lieu, nous voyons à maintes reprises des acteurs internationaux intervenir et renverser des dirigeants élus.

Une promesse « constamment évoquée en Haïti », rappelle Rosa Freedman, professeur de droit et de conflits à l’université de Reading et spécialiste d’Haïti. « Même lorsque des élections libres et équitables ont lieu, nous voyons à maintes reprises des acteurs internationaux intervenir et renverser des dirigeants élus, comme Jean-Bertrand Aristide (ancien président haïtien évincé du pouvoir en 2004, ndlr). les élections dans le pays sont un phénomène récurrent », dit l’expert. « Les Haïtiens doivent choisir qui les gouverne, mais il n’est pas tout à fait sûr que cela se produise. »

Romain Le Cour Grandmaison, docteur en sciences politiques et chercheur spécialisé en crime organisé à Global Initiative, abonde dans le même sens : « La démission d’Ariel Henry n’ouvre pas plus qu’avant la voie à l’organisation d’élections libres et transparentes en Haïti, car les conditions nécessaires « Les dates qui seront annoncées dans les prochains jours » ne serviront pas de jalons pour avancer vers les élections.

Photo d'archive.  Un homme au visage couvert appelle les manifestants à s'arrêter lors d'une manifestation contre le gouvernement du Premier ministre Ariel Henry et l'insécurité à Port-au-Prince, en Haïti, le 1er mars 2024.
Photo d’archive. Un homme au visage couvert appelle les manifestants à s’arrêter lors d’une manifestation contre le gouvernement du Premier ministre Ariel Henry et l’insécurité à Port-au-Prince, en Haïti, le 1er mars 2024. © Ralph Tedy Erol / Reuters

Depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021, Haïti se retrouve sans chef d’État ni Parlement fonctionnel. Aucune élection n’a été organisée depuis octobre 2016, accentuant la crise politique. Ariel Henry avait été nommé par Jovenel Moïse quelques jours avant son assassinat et son mandat initial devait prendre fin début février. Mais sans institutions démocratiques en place, il n’existe pas de procédure claire pour les remplacer.

Il vous faudra être extrêmement stratège et politiquement doué pour pouvoir prendre le contrôle des gangs et gouverner dans un contexte aussi volatile.

« Prendre le contrôle des gangs »

Dans le même temps, les troubles ont continué de croître sur l’île, à mesure que les gangs ont massivement étendu leur pouvoir financier, leur territoire (ils contrôlent désormais 80 % de Port-au-Prince) et leur influence. Début mars, Jimmy Chérizier, considéré comme le chef de la bande criminelle la plus puissante d’Haïti, et surnommé « Barbecue », avait menacé d’une « guerre civile qui » conduirait « au génocide » si Ariel Henry restait au pouvoir.

« Il faut tirer les leçons de l’immense capacité de ces groupes à influencer la vie politique », estime Le Cour Grandmaison. « Il faudra être extrêmement stratège et politiquement compétent pour pouvoir prendre le contrôle des gangs et gouverner dans un contexte aussi volatile. »

Début mars, l’état d’urgence a été déclaré à Port-au-Prince, où des émeutes ont endommagé les services de communication et permis à plusieurs milliers de prisonniers de s’échapper. Selon les données de l’ONU, plus de 362 000 personnes – dont plus de la moitié sont des enfants – sont actuellement déplacées sur l’île., un chiffre en hausse de 15% depuis le début de l’année. De multiples agressions sexuelles, viols, tortures et enlèvements ont été signalés.

Des citoyens fuient la violence des bandes criminelles à Port-au-Prince, le 30 janvier 2024.
Des citoyens fuient la violence des bandes criminelles à Port-au-Prince, le 30 janvier 2024. © Richard Pierrin, AFP

« Le pays traverse une période absolument catastrophique sur le plan sécuritaire, humanitaire et politique. Ce sera donc un test décisif pour la classe politique haïtienne », poursuit Romain Le Cour Grandmaison. « Le défi est énorme pour ceux qui ont demandé le départ d’Ariel Henry, qui devra désormais assumer la responsabilité d’un pays qui traverse l’une des situations les plus complexes de ces dernières années. »

« S’attaquer aux racines du problème »

Juste avant la réunion en Jamaïque, le secrétaire d’État américain Antony Blinken a promis une aide américaine supplémentaire de 133 millions de dollars, dont 100 millions de dollars pour la force multinationale que l’on cherche à envoyer en Haïti, et 33 millions de dollars d’aide humanitaire. De son côté, le Premier ministre canadien Justin Trudeau, qui assistait virtuellement aux discussions, avait récemment proposé environ 91 millions de dollars.

Pour qu’Haïti puisse avancer, nous devons nous attaquer aux racines du problème : la corruption de l’élite riche, la violence des gangs et le manque de représentation du peuple au sein du gouvernement.

Si les sommes annoncées sont conséquentes, les revendications de « Barbecue » n’en sont pas moins. Alors que les dirigeants se réunissaient à huis clos, le chef influent du gang a déclaré aux journalistes que si la communauté internationale continuait à faire pression pour la présence d’une force de sécurité multinationale, cela « plongerait Haïti dans un chaos encore plus grand ».

Des automobilistes passent devant une barricade en feu lors d'une manifestation contre la prolongation de l'état d'urgence après une escalade de la violence des gangs cherchant à renverser le Premier ministre Ariel Henry, à Port-au-Prin
Dossier : Des automobilistes passent devant une barricade en feu lors d’une manifestation contre l’état d’urgence prolongé suite à une escalade de la violence de gangs appelant au renversement du Premier ministre par intérim Ariel Henry à Port-au-Prince, Haïti, le 7 mars 2024.
© Ralph Tedy Erol, Reuters

L’aide financière est une première étape nécessaire, mais elle ne peut pas être la seule réponse. Selon Rosa Freedman, une approche différente est essentielle pour sortir Haïti de la crise. « Cette démission est une opportunité pour la communauté internationale d’accompagner les Haïtiens à trouver leurs propres solutions aux problèmes internes », suggère l’expert. « Nous devons soutenir les institutions haïtiennes, comme la police, l’armée et la société civile », poursuit-il, citant l’exemple d’autres pays de la région comme la Colombie, le Mexique, le Salvador et le Honduras, pays qui ont combattu les cartels du drogues et gangs avec un soutien international spécifique.

« Pour qu’Haïti puisse avancer, nous devons nous attaquer aux racines du problème : la corruption de l’élite riche, la violence des gangs et le manque de représentation du peuple au sein du gouvernement », a-t-il ajouté.

Les prochaines semaines seront cruciales pour retrouver un minimum de confiance

La fragilité d’Haïti trouve également ses racines dans les épreuves de son passé. Les compensations exorbitantes versées à la France après son indépendance en 1804 ont porté préjudice à l’économie naissante du pays. La longue dictature des Duvalier a laissé de profondes conséquences. Enfin, le tremblement de terre de 2010, avec ses lourdes pertes humaines et ses dégâts matériels considérables, a encore aggravé la situation, mettant fin à des années de développement économique.

Quelques heures après sa démission, la période post-Ariel Henry semble incertaine pour Haïti. « Alors que le sentiment actuel tend vers le soulagement, un fort scepticisme domine la population haïtienne », estime Romain Le Cour Grandmaison. « L’attente d’un apaisement est palpable et il est urgent de répondre à la crise humanitaire. Mais les Haïtiens, conscients des jeux politiques en cours, ont appris à se méfier des grandes promesses d’unité politique. Selon l’expert, « les prochaines semaines seront cruciales pour retrouver un minimum de confiance ».

Adapté de l’original français